Les pratiques pédagogiques grahamiennes : collecte, analyse et transmission

Présentation du projet

Mon expérience de l’enseignement Graham en tant qu’élève, enseignant et fondateur d’un réseau européen, m’a permis de dresser plusieurs constats, et parfois impasses, concernant la pédagogie Graham. Au-delà d’une approche didactique et parfois même conservatrice, il semble qu’aucun travail n’ait été élaboré pour collecter des témoignages d’enseignants sur leurs pratiques, sur la spécificité de cette transmission et sa possible transposition dans d’autres espaces-temps. Le travail de recherche proposé a pour objectif de faire naître une véritable parole de la pédagogie Graham à travers des entretiens d’enseignants grahamiens et nourrir ainsi un corpus de savoirs spécifiques sur l’action pédagogique en Graham. 

L’apprentissage de la danse à l’école Martha Graham fut, pour ma part, assez différent de ce que j’avais connu en France dans un Conservatoire. Ce qui m’a formé n’est pas tant le travail « technique » mais l’environnement : des conditions propices à me construire en tant qu’artiste et l’opportunité de m’inscrire dans un héritage fécond, que j’ai ensuite eu à cœur de transmettre. J’ai alors constaté que l’enseignement Graham était sollicité, non pour ses modes de transmission si particuliers, mais pour ce qu’il pouvait apporter en tant que témoignage historique et vocabulaire technique de danse. Alors même que la spécificité pédagogique grahamienne, les processus d’incorporation et d’appropriation des savoirs qui lui sont propres sont incontestables. On peut d’ailleurs déplorer que domine souvent le contenu de la technique (formes, exercices, comptes) ainsi que ses manifestations externes (esthétique et gestuelle Graham). Ce sont pourtant les principes de danse que Graham a découverts qui doivent continuer à se transmettre pour que le travail demeure artistiquement fécond.

Le premier constat est le suivant : la richesse de l’enseignement grahamien ne se situe pas tant dans le contenu (didactique) que dans sa transmission si particulière (pratiques pédagogiques) ainsi que la vision artistique qu’elle présuppose (doctrine pédagogique). Si les théories qui fondent le travail de Martha Graham et les formes successives qu’a pris son enseignement s’appréhendent avec facilité, il demeure complexe de comprendre concrètement comment les enseignants peuvent transmettre cet héritage et quelles pratiques doivent découler de la théorie pour donner vie à l’enseignement. 

L’histoire montre que l’enseignement grahamien s’est déployé dans trois grands contextes temporels –renouvellement perpétuel, institutionnalisation, crise existentielle -  et trois types de contextes spatiaux - écoles de formation, compagnies et cadre informel (pour plus de détails, voir annexe). Le deuxième constat est le suivant : il existe une diversité des pratiques pédagogiques grahamiennes et une multitude de transpositions dans des contextes donnés. Cette diversité n’est pas reconnue et ne fait pas l’objet de ressources, alors même qu’elle était assumée et légitimée par Martha Graham elle-même. 

Si la didactique Graham a été ainsi régulièrement documentée et analysée, la relation pédagogique et les modes de transmission dans l’enseignement n’ont pas fait l’objet d’études approfondies. Troisième et dernier constat : l’absence de réflexion sur les pédagogies grahamiennes, qui va de pair avec un manque de ressources avéré pour les professionnels de la danse

A partir de ces constats, un enjeu clair se dessine : comment contribuer à une transmission juste de l’héritage grahamien en étudiant les diverses pratiques et la question de la transposition ? 

Descriptif de la démarche, singularité de la problématique ou de la méthodologie de recherche

L’objectif de cette recherche est double : composer une parole pédagogique de l’apprentissage de la danse selon Martha Graham et ses disciples ainsi que témoigner des vertus pédagogiques grahamiennes au-delà de la didactique.

La tension entre la didactique et la pédagogie impacte directement les possibilités de survie de l’héritage grahamien et risque de laisser à la postérité une version non contextualisée et désubstantialisée de la technique Graham. La didactique fait l'hypothèse que la spécificité des contenus est déterminante dans l'appropriation des connaissances. La pédagogie s’attache, quant à elle, au fonctionnement de la classe dans son ensemble, c’est-à-dire aux relations entre les individus, à l’environnement, aux pratiques, méthodes et visées éducatives et aux profils d’apprentissage des élèves.  

Réduire l’enseignement grahamien à la transmission d’une didactique sans dimension pédagogique me semble très dangereux pour trois raisons. Premièrement, ce serait ignorer le caractère évolutif qui fait partie de l’ADN de la technique Graham. Deuxièmement, ce serait ignorer le caractère vivant que doit garder toute transmission. Troisièmement, ce serait ignorer le contexte dans lequel cette didactique est transmise et la particularité de chaque situation d’enseignement sans se poser la question de la transposabilité. Or la pédagogie de la danse montre combien le contexte culturel mais aussi institutionnel, historique et politique, structure les modalités de la transmission.

Il convient dans un premier temps de recenser et d’analyser ce qui a déjà été produit à travers l’étude des archives existantes, dont l’essentiel se situe au Centre Martha Graham à New York. Cette collecte a posteriori de l’existant s’accompagnera de la création d’une nouvelle matière pédagogique grahamienne. Cette nouvelle matière pourra témoigner de manière inédite des différents espaces-temps identifiés, collectionner divers points de vue et rendre ainsi compte de la richesse et diversité des pratiques et des transpositions. 

J’insisterais sur l’urgence qu’il peut y avoir d’opérer ce recensement. Les années à venir représentent un tournant historique pour l’héritage grahamien et une période clé de transition. D’une part, la génération des danseurs qui a travaillé avec Martha Graham en personne sera en minorité, notamment celle issue du premier contexte temporel identifié. D’autre part, suffisamment de changements sont intervenus depuis la disparition de Martha Graham en 1991 pour que cette mémoire des pédagogies puisse se raconter différemment. Elle peut ainsi se libérer des liens affectifs forts et des questions sensibles de pouvoir et de légitimation dans lesquels sont pris les danseurs qui ont travaillé avec elle. 


Dans un premier temps, la collecte consistera en enquêtes par entretien qui suivront l’épistémologie bachelardienne. Elle sera ainsi basée sur la conquête, la construction et la constatation de faits. 25 enseignants grahamiens environ seront sollicités pour leur représentativité, leur sensibilité au questionnement pédagogique voire les innovations dont ils ont fait preuve dans leur parcours de transmission. Ils seront interrogés sur leurs pratiques pédagogiques et les situations d’enseignement : discours qui accompagnent ou conditionnent la transmission, posture, valeurs, objectifs éducationnels, stratégies d'apprentissage, dispositifs, outils, méthodes, démarche inductive ou déductive, relation aux élèves et leurs profils d'apprentissage.

L’enquête planifie un questionnement, alors même qu’elle vise des réponses spontanées. Il s’agira alors d’abandonner les concepts et mots clé pour emmener les enseignants vers une conscientisation de leurs pratiques et une réflexivité. La confiance joue un rôle important pour que cette parole se fasse avec le plus de liberté et spontanéité possible. 

Parmi les enseignants sollicités, on isolera un noyau dur de pédagogues de premier plan qui jouissent d’une grande expérience et compréhension des enjeux de transmission de l’héritage grahamien. La collecte ne se limitera pas, dans leur cas, à un seul entretien mais comprendra également l’observation de cours et un deuxième entretien quelques mois plus tard pour faire état du cheminement depuis le premier. 

Dans un second temps, après avoir recueilli ces témoignages, des concepts pédagogiques pourraient être utilisés et rendre saillants des phénomènes racontés de façon simple, afin d’en déployer toute la puissance didactique. Le temps de l’exploration et de la recherche laissera place au temps de l’examination et de l’analyse. Dans un troisième temps, il s’agira de définir le type de ressource écrite à produire, le plus apte à valoriser ces résultats. Comment exploiter cette monographie des pratiques pédagogiques grahamiennes et que disent-elles de l’héritage grahamien au regard des problématiques actuelles des danseurs, chorégraphes et pédagogues contemporains ?

Rendu du projet (ressource produite, modes d’accessibilité, destinataires...)

La ressource écrite à produire prendra la forme la plus apte à valoriser les résultats de la recherche. Il est possible que cette monographie parle déjà d’elle-même. En effet, une simple juxtaposition de matière première que constituent les entretiens et la mise en écho de ces différents points de vue pourraient représenter une forte valeur ajoutée pédagogique. 

Il est toutefois envisageable de ne pas s’arrêter à la matière première et de se diriger vers ce qui ressemblerait plus à un manuel pédagogique avec des chapitres et entrées conceptuelles dans lequel les entretiens auraient une valeur plus illustrative. Incorporant aussi des travaux déjà existants, ce manuel pourrait par ailleurs devenir interactif et se lier à des ressources numériques.

Tous ces entretiens laissent une trace écrite accessible aux professionnels. La ressource créée permettra dans son application la plus directe de donner corps à la pédagogie grahamienne, de démocratiser sa contribution et d’assurer sa survie. La didactique en Graham, quoique nécessaire et aujourd’hui bien documentée et prise en compte par les enseignants, ne permettra pas de transmettre cet héritage. C’est la pédagogie, la réflexion qu’elle suppose et la posture qu’elle engendre qui le peut. Les pratiques des enseignants grahamiens s’en trouveront enrichies. 

L’avancée du projet sera relayée auprès des membres de Graham For Europe et de ses partenaires, dont le programme Tecniche di danza moderna. L’ensemble du réseau sera mobilisé pour l’organisation d’un colloque qui présentera les travaux réalisés et confrontera les enjeux de la transmission Graham dans les différents espace-temps. Les conclusions de ce colloque permettront de définir les besoins concernant une nouvelle section de ressources sur l’enseignement grahamien qui viendra enrichir la plateforme en ligne de Graham For Europe.

La recherche s’adresse également aux directeurs de formations responsables des contenus des cursus, notamment en danse contemporaine. A travers l’exemple grahamien, c’est la perpétuation des pratiques dansées au-delà du contexte de leur émergence qui se pose.

In fine, le travail pourra interroger la pédagogie de la danse dans son ensemble et nourrir une réflexion plus large sur la formation des futurs enseignants, les contenus des diplômes et par conséquent le risque de quitter l’artistique au nom d’un savoir fonctionnel.